Hommage d’Ambroise Martin au Pr. Pierre Louisot

Le Pr Pierre LOUISOT vient de décéder ce vendredi 6 novembre 2020 à l’âge de 87 ans. Son nom n’évoque peut-être pas grand-chose aux jeunes nutritionnistes de ce 21ème siècle, d’autant plus que Pierre LOUISOT ne s’est jamais revendiqué nutritionniste, n’a jamais enseigné la nutrition et est toujours resté rattaché à la sous-section de Biochimie du Conseil National des Universités (CNU). En outre, une maladie chronique invalidante l’avait conduit à se mettre progressivement mais complètement en dehors des affaires à partir de sa retraite en 1999. Et pourtant, son rôle a été important dans le développement académique de la nutrition médicale en France …

Né le 9 septembre 1933 à Marnay en Haute-Saône, Pierre LOUISOT est toujours resté attaché à sa région, et notamment à Montagney (70140), petit village de 500 habitants où il séjournait très régulièrement et dont il a été un maire très actif de 1971 à 1979. A l’occasion de l’inauguration en septembre 2012 d’une salle communale portant son nom dans la mairie de Montagney, le Journal L’Est Républicain soulignait que pendant ses 8 ans comme premier édile municipal, il avait « insufflé aux villages environnants le goût de travailler ensemble ». « Travailler ensemble » a certainement constitué l’idée force des présidences des nombreux conseils, comités et commissions qu’il assumera tout au long de sa carrière, entre autre à l’Institut Français pour la Nutrition. Ces fonctions municipales lui avaient en outre fourni d’innombrables occasions de contacts profonds avec le monde agricole, qui ont certainement joué un rôle dans son intérêt pour l’alimentation et la nutrition, tout en lui procurant un fonds inépuisable d’histoires savoureuses qu’il savait transmettre avec son art inimitable de conteur ayant le sens inné de la formule qui séduit.

Pierre LOUISOT a suivi ses études secondaires à l’Ecole militaire préparatoire d’Aix en Provence et poursuivi par des études de médecine à l’Ecole du Service de Santé des Armées de Lyon, validées par l’obtention de son doctorat en médecine en 1958 ; il a commencé à préparer son agrégation de chimie biologique sur les temps libres de sa vie de médecin militaire d’active pendant la guerre d’Algérie. Rendu à la vie civile après sa réussite à l’agrégation en 1965, il développe en parallèle les activités de recherche, qui l’ont conduit à l’obtention du doctorat d’Etat ès-Sciences en 1969, et les activités de biologiste hospitalier, en tant qu’adjoint, puis comme chef de service du laboratoire de biochimie de l’Hôpital cardiologique Louis Pradel de Lyon de 1978 à 1998.

Il a été très actif dès le début de sa carrière dans de nombreuses instances nationales du ministère de la recherche, du ministère des Universités (à travers le CNU), de l’Inserm (à travers les Commissions scientifiques spécialisées, le conseil scientifique, le conseil d’administration et, considérant ses antécédents militaires la fonction de Haut fonctionnaire de défense de cet Institut de 1978 à 2002), pour n’en citer que quelques-unes (une liste plus complète de ses multiples activités est donnée dans sa biographie en ligne sur le site de l’Inserm (https://histoire.inserm.fr/les-femmes-et-les-hommes/pierre-louisot). Dans toutes ces activités, ses capacités d’analyse et de synthèse et ses qualités rédactionnelles ont été très appréciées, au point que lui fut confiée au début des années 1980 une mission de réflexion sur la nutrition médicale. Le rapport qu’il a rendu a contribué à la création en 1985 de la sous-section nutrition du CNU et à la mise en place de l’enseignement systématique de la nutrition dans les facultés de médecine : n’étant pas nutritionniste ni parisien, n’appartenant à aucune chapelle et ne revendiquant aucune obédience en dehors de celle de la qualité scientifique, il a contribué grandement à aplanir les difficultés qui freinaient le développement de la discipline.

Par la suite, il a été largement sollicité pour s’impliquer dans d’autres instances liées à l’alimentation et à la nutrition. Ainsi, il a été président de la section Alimentation du Conseil Supérieur d’Hygiène Publique de France (CSHPF) : il y a créé en 1993 le Groupe de Travail Valeur Nutritionnelle, précurseur du Comité d’experts nutrition humaine de l’Agence Française de Sécurité Sanitaire des Aliments (Afssa), devenue ANSES en 2010 et toujours dotée d’un Comité d’experts en nutrition. Il a d’ailleurs été vice-président du conseil d’administration de l’Afssa dans les premières années de l’agence.

A partir de 1990, il a été président de la Fondation française pour la nutrition (FFN), crée en 1974 par les Pr Trémolières et Bour, comme un lieu de dialogue entre experts académiques et industriels de la nutrition et de l’alimentation. Ce dialogue indispensable, le Pr LOUISOT l’a toujours prôné comme plus utile et efficace que la radicalisation anti-industrielle systématique à laquelle on assiste actuellement. Sous sa présidence et du fait d’évolutions législatives, la FFN est devenue en 1992 l’IFN, Institut Français pour la Nutrition. Il a donné une importante impulsion à la réalisation des dossiers et des lettres scientifiques de l’IFN et promu la création de groupes de travail innovants dont les rapports ont eu des répercussions bien au-delà de l’IFN : notamment, les rapports sur l’allergie alimentaire en 1994 et sur les allégations en 1995 ont constitué en France le début de la « mise sur agenda » de ces préoccupations dans l’espace public et ont nourri les réflexions des experts participants qui les ont poursuivies et amplifiées dans les enceintes institutionnelles françaises et internationales. Les futures législations européennes, respectivement en 2002 et 2006, sont déjà en germe dans ces rapports. L’IFN continue à vivre et à évoluer activement aujourd’hui sous le nom de Fonds Français pour l’Alimentation et la Santé !

Président en 1996 du Conseil d’administration du Centre national d’études et de recommandations pour la nutrition et l’alimentation (CNERNA), le Pr LOUISOT m’a proposé de poursuivre l’œuvre pionnière du Pr Henri Dupin en me lançant dans l’aventure de la révision des Apports Nutritionnels Conseillés pour la population française, travail qui à travers ses déclinaisons au niveau de l’Autorité européenne de sécurité des Aliments (EFSA) m’occupe encore un peu aujourd’hui ! Enfin, il a présidé à plusieurs reprises au nom de la France le Comité des Principes Généraux de la Commission du Codex Alimentarius.

Malgré ces multiples activités, le Pr LOUISOT a toujours régulièrement assuré son enseignement de biochimie structurale et métabolique dans les premières années d’études médicales de la faculté de Médecine Lyon-Sud, matières réputées arides et par lesquelles il savait malgré tout captiver un jeune auditoire par nature plutôt indiscipliné. Les 5 volumes de son enseignement de biochimie publiés au départ par les éditions lyonnaises SIMEP ont contribué à former plusieurs générations de médecins et lui ont valu le prix Ambroise Paré du livre en pédagogie médicale. Au temps où les questions rédactionnelles n’avaient pas disparu des examens des études médicales, il aimait à alterner parmi ses sujets de prédilection, les mécanismes d’action de la vitamine B1 ou de la vitamine B6 : avant l’institutionnalisation de la nutrition, son cours de biochimie sur les vitamines et les coenzymes a longtemps constitué l’une des rares portes d’entrée médicale vers la nutrition, peut-être pas seulement à Lyon ! Ses qualités pédagogiques reconnues n’étaient finalement que la conséquence logique des autres qualités déjà mentionnées : « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement… »

Ambroise MARTIN, Ancien professeur de Biochimie et Nutrition à la Faculté de Médecine de Lyon, ancien directeur de l’Evaluation des risques nutritionnels et sanitaires à l’Afssa, ancien membre et président du Comité d’experts sur la nutrition de l’Efsa (NDA Panel).

Mon Maître, Pierre LOUISOT

L’auteur déclare de nombreux conflits d’intérêt majeurs quant au sujet traité : c’est grâce au Pr Pierre LOUISOT qu’il est entré dans l’enseignement et la recherche, puis dans la nutrition et l’expertise, et il est des dettes qui sont insolvables. Que son épouse et ses enfants trouvent ici toute ma gratitude et mon admiration pour lui, et mes pensées qui les accompagnent tant la disparition d’une telle personnalité laisse un grand vide, même s’il aurait peut-être pensé dans sa vision résolument positive des choses, qu’il y aura certainement dans le futur d’autres « Pierre Louisot » ! Il aura été mon Maître, dans l’acception que les auteurs anciens donnaient à ce terme prestigieux.

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